LE COQ QUI SAVAIT L’HEURE

Des Han aux Pléiades : petite histoire d’un animal devenu gardien du temps
Nous traversons le temps de You, le Coq. Mais avant d’être l’un des douze animaux familiers du zodiaque chinois, You est une Branche terrestre : une position dans le cycle, une direction, un moment du temps.
Alors pourquoi un Coq ?

Peut-être faut-il commencer par oublier un instant le zodiaque et regarder l’animal lui-même.
Car pendant des siècles, bien avant les réveils, les horloges et les téléphones, le coq possédait une qualité extraordinaire :
il savait l’heure.
Il n’avait besoin ni de cadran ni d’aiguille. Lorsque la nuit commençait à céder, il chantait. Dans les villages, son cri appartenait au rythme quotidien autant que le lever du Soleil, les travaux des champs ou les repas.
Et très tôt, les textes chinois ont remarqué cette étrange ponctualité.
Sous les Han occidentaux, le Han Shi Wai Zhuan, texte associé au lettré Han Ying, raconte ainsi que le coq possède cinq vertus. Sa crête évoque l’homme cultivé ; ses ergots, la capacité de combattre ; devant l’adversaire, il montre son courage ; lorsqu’il trouve de la nourriture, il appelle les autres, signe de bienveillance.
Mais sa cinquième vertu est peut-être la plus belle :
il veille la nuit sans manquer le moment.
La ponctualité devient ainsi une qualité morale. Le coq n’annonce pas seulement l’heure : il accomplit fidèlement ce qu’il doit accomplir, au moment où il doit le faire.
L’histoire pourrait s’arrêter dans la basse-cour.
Mais en Chine, le coq finit par monter beaucoup plus haut.
Un ancien récit conservé dans le Xuanzhong Ji raconte qu’au sud-est se trouve le mont Taodu. Sur cette montagne pousserait un arbre gigantesque et, dans cet arbre, vivrait un Coq céleste.
Lorsque les premiers rayons du Soleil atteignent l’arbre, le Coq céleste chante.
Et alors…
tous les coqs du monde lui répondent.
Le chant entendu au petit matin ne serait donc, dans cette vieille image, que l’écho terrestre d’un premier chant venu d’en haut.
J’aime énormément cette idée.
Le petit animal familier qui gratte la terre au pied de la maison participerait, par son chant, à un ordre beaucoup plus vaste.
Il ne crée pas le matin.
Il l’annonce.
Et voilà que le gardien de la basse-cour devient gardien du passage entre la nuit et le jour.
Mais le Coq va encore poursuivre son voyage.
Il va gagner les étoiles.
Dans la Chine ancienne, le ciel n’était pas organisé comme notre zodiaque occidental. Les astronomes utilisaient notamment vingt-huit demeures lunaires, qui permettaient de repérer le déplacement de la Lune et d’ordonner de grandes régions célestes.
Elles furent réparties autour de quatre grands domaines symboliques : le Dragon azur à l’Est, l’Oiseau vermillon au Sud, le Tigre blanc à l’Ouest et la Tortue noire au Nord.
Dans le domaine occidental du Tigre blanc se trouve une demeure appelée Mao.
Et Mao correspond à un amas d’étoiles que nous connaissons particulièrement bien :
les Pléiades.
Or, dans la tradition zoomorphique qui se développera autour de ces demeures, Mao sera associée au Coq du Soleil.
Ainsi, quelque part dans le Tigre blanc, un Coq finit par habiter les Pléiades.
Mais il faut ici prendre la même précaution que lorsque nous avons parlé du Singe.
Le Coq de You et le Coq de Mao ne sont pas une seule et même chose.
You appartient au cycle des douze Branches terrestres.
Mao appartient au système des vingt-huit demeures lunaires.
Et surtout, les animaux associés aux demeures ne remontent pas nécessairement à la même antiquité que les demeures elles-mêmes. Les recherches de l’historienne Soyeon Kim montrent que cette zoologie céleste s’est construite progressivement et qu’elle devient beaucoup plus systématique autour du XIᵉ siècle. Les anciens avaient donc organisé le ciel bien avant que tout un bestiaire ne vienne progressivement l’habiter.
C’est précisément ce qui rend cette histoire si intéressante.
Il n’existe pas un instant unique où quelqu’un aurait décidé :
« You sera désormais le Coq. »
Les découvertes archéologiques montrent au contraire que les correspondances entre les douze Branches et les animaux ont elles aussi connu des formes anciennes et des variantes avant leur stabilisation. Des calendriers sur lamelles de bambou de la fin des Royaumes combattants et de l’époque Qin témoignent déjà de ces rapprochements entre animaux et Branches.
Nous voyons donc plusieurs histoires se rejoindre progressivement.
Il y a le coq véritable, qui chante lorsque la lumière revient.
Il y a le coq des anciens textes, auquel on prête fidélité, courage et sens du moment juste.
Il y a le Coq céleste qui donne le signal depuis son arbre mythique.
Il y a le Coq des Pléiades, installé beaucoup plus tard dans le grand bestiaire des demeures lunaires.
Et il y a enfin You, la Branche terrestre que nous rencontrons aujourd’hui dans le BaZi.
Cela permet peut-être de regarder autrement les douze animaux.
Ils ne sont pas simplement douze petits portraits psychologiques dans lesquels il faudrait enfermer les êtres humains.
Derrière eux se cachent des calendriers, des observations de la nature, des rythmes agricoles, des directions, des heures, des saisons, des textes, des mythes et parfois même des étoiles.
Le Coq en est une merveilleuse illustration.
Depuis la basse-cour jusqu’aux Pléiades, il semble répéter la même chose :
quelque chose est en train de changer.
Le moment est venu.
Et peut-être est-ce finalement cela, le plus beau visage de You.
Non pas celui qui prédit l’avenir.
Celui qui reconnaît l’heure lorsqu’elle arrive.



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